« Quand t'iras à l'école, si jamais t'y vas »
© Wang Xi

Karima* a 43 ans et est mère de deux garçons. Pour ses deux enfants, elle a souhaité profiter de son droit à l’instruction en famille. Aujourd’hui, ils ont 18 et 20 ans et sont tous les deux installés à leur compte. Avec le recul nécessaire, elle partage son expérience pour Cas d’Écoles.

Lorsque Karima revient sur son expérience d’instruction en famille, une citation d’une chanson de Renaud lui passe par la tête. «  Dans Morgane de toi, la chanson qu’il a écrite pour sa fille Lola, à un moment il dit « Quand t’iras à l’école, si jamais t’y vas » », se souvient-elle en rigolant. Avenante,  elle évoque son expérience de manière organisée, comme si elle y pensait tous les jours. Pourtant, cette décision d’instruire ses enfants, elle l’a prise, il y a de ça vingt ans. Une démarche qu’elle qualifie « d’anti-système ». « Quand j’étais enceinte de mon premier garçon, j’ai lu beaucoup de choses sur les pédagogies mises en place à l’école, enfin surtout l’absence de pédagogie. »

Un pédagogue la touche alors tout particulièrement : Antoine de la Garanderie, qui a travaillé sur la gestion mentale en matière d’apprentissage. Et même si cela fait vingt ans qu’elle a lu ce livre, Karima en parle comme si c’était hier : « Il partait du constat qu’il n’y avait en réalité pas de cancres à l’école, parce que le professeur considère comme bons élèves tous ceux qui sont dans la même optique d’apprentissage que lui. Alors que certains élèves ont plus une mémoire visuelle, d’autres plus auditive, etc. En primaire, chaque élève a sa propre manière d’apprendre ».

Dans les écoles traditionnelles, le but est l’emploi ou le diplôme, donc on n’a plus d’intérêt pour la connaissance. Si on a un intérêt pour la connaissance et qu’il est éveillé dès le départ, on ne cesse d’apprendre.

Karima,

maman de deux enfants instruits à la maison

Lui revient en mémoire le témoignage d’une enseignante. Elle s’était rendu compte, durant un stage organisé par Antoine de la Garanderie, qu’elle avait, « en quelque sorte maltraité intellectuellement ses élèves. » Outre ce manque de pédagogie, la rivalité, la concurrence  par les notes ainsi que la spécialisation des enfants et leur formatage afin d’en faire des gens employables, lui avaient donné une image très noire de l’école. « Pour moi, je trouve que toute cette concurrence était un concept super violent à transmettre à nos enfants. ».

Aujourd’hui, Karima se repositionne mais elle garde cette vision du système scolaire français. Une vision qu’elle avait commencé à développer, quand elle était elle-même au lycée. Bien que bonne élève, elle décide d’en sortir à 17 ans. « J’étais dans un grand lycée alsacien, où, dans les escaliers, il y avait une affiche de Prévert avec la citation : On n’est pas sérieux quand on a 17 ans. Un jour, je me suis dit que c’était vrai et j’ai descendu les escaliers avec la décision ne plus revenir. C’était un acte poétique ».

Pourtant, si elle a quitté l’école tôt, elle n’a jamais cessé d’apprendre. Trouvant que les cours étaient déjà biaisés, elle a toujours continué d’étudier mais à sa façon ; elle se dit autodidacte. « Dans les écoles traditionnelles, le but est l’emploi ou le diplôme, donc on n’a plus d’intérêt pour la connaissance. Si on a un intérêt pour la connaissance et qu’il est éveillé dès le départ, on ne cesse d’apprendre ».

Un chemin vers la déscolarisation semé d’embûches

Dès qu’elle comprend qu’elle ne souhaite pas de l’école conventionnelle pour ses enfants, Karima cherche des plans de secours. Elle se tourne alors vers les écoles alternatives. Mais elle se rend vite compte que pour accéder à ce type d’enseignement il faut en avoir les moyens : « Il existait déjà à l’époque des écoles avec les méthodes Montessori ou encore Steiner mais il fallait faire partie de l’élite pour pouvoir mettre ses enfants là-bas. »

Sans alternative à l’école traditionnelle, elle décide donc de lancer le processus de déscolarisation. Si la décision de Karima et de son mari est prise, leur entourage proche ne la comprend pas. Pourtant, parents, frères et sœurs ne parviennent pas à les faire changer d’avis. « Quand nous ne les avons pas mis en maternelle, on m’a dit qu’ils n’allaient pas se sociabiliser, que ce serait des petits sauvages. Alors qu’il y a beaucoup d’autres façons de se sociabiliser avec le sport ou les activités. » 

Antoine de la Garanderie

Professeur, pédagogue et philosophe, il s’intéresse tout particulièrement aux processus d’acquisition du savoir des élèves, qui apprennent selon des processus cognitifs appris par leurs professeurs. Il formule également à neuf la relation enseignant / élève via son éthique du connaitre.

Commence alors un véritable « chemin de croix ». « La décision dépend de chaque ville et de chaque académie. Certains inspecteurs étaient conciliants, d’autres beaucoup moins. » A l’époque comme maintenant, deux sortes de déscolarisation sont possibles : la première consiste à suivre les cours par correspondance, avec le Cned. La seconde est beaucoup plus radicale : les parents décident du programme qu’ils souhaitent enseigner à leurs enfants. C’est cette méthode que choisissent Karima et son compagnon. C’est également cette forme d’instruction à la maison que les inspections aiment le moins : « Dès que l’on choisit la seconde forme d’enseignement, on se retrouve directement dans une position d’affrontement avec les académies.»

L’Education nationale considère que les enfants lui appartiennent ainsi que leur instruction.

Karima,

maman de deux enfants instruits à la maison

Après réflexion, Karima et son mari décident de ne pas déscolariser leurs enfants dès la primaire, les inspections académiques étant très réticentes à l’idée de laisser l’instruction des enfants si jeunes à leurs parents. Mais, comme se souvient Karima, ils sont inscrits dans une école primaire « un peu gauchiste » de Saint-Etienne, « où ils accueillaient des sans-papiers pour les vacances. Parfois, on devait apporter de la nourriture pour les sans-abris ». Une école militante, où la majorité des enseignants avaient déscolarisé leurs enfants, trouvant le contenu du programme médiocre. Karima rigole encore en repensant à cette anecdote, qui lui donne raison,  selon elle.

Afin de ne pas avoir de problèmes avec l’académie, l’instituteur donne alors comme conseil à Karima et son compagnon de déscolariser leurs enfants au collège et non dès le primaire. Les enfants seraient plus à même de se défendre et de ne pas se laisser imposer un pouvoir de contrainte au collège. « Je trouvais cela tout à fait normal que l’on soit plus attentif pour les jeunes enfants quand même. ». Mais pour Karima, voir partir ses enfants tous les matins à l’école se révèle comme une réelle souffrance. Quand enfin, la déscolarisation est en route, elle le vit comme une délivrance.

Une déscolarisation inachevée

Dès que le premier garçon de Karima entre en sixième, ses parents décident de le déscolariser et choisissent l’enseignement à la maison sans suivre le programme de l’Education nationale. Mais les deux parents doivent tout de même respecter des grilles d’évaluation compliquée pour suivre les  différents acquis de l’enfant. « Ce qui est tout à fait normal », reconnaît Karima.

L’organisation de chaque séance d’apprentissage reste donc à l’appréciation des parents. Karima penche pour la méthode d’un apprentissage régulier, avec un emploi du temps précis et de la discipline. Son compagnon préfère l’apprentissage selon l’occasion. Tout peut alors devenir un support éducatif : un événement, une situation, une invitation, une sortie en randonnée. « J’ai tenté le disciplinaire, je n’ai pas réussi. On a donc continué quelque chose de plus ouvert, un apprentissage varié et non disciplinaire. »

Pour eux, rester dans ce schéma de « maîtresse » qui enseigne à son enfant, soutient le système qu’ils dénoncent. « Il fallait que l’on aille jusqu’au bout. En plus je ne supportais pas ce rôle de maîtresse–maman. On se disputait, j’étais stressée. Cela ne fonctionnait pas. » Elle prend alors un rôle d’éducatrice et d’accompagnante et le couple se partage les matières. « Je prenais la majorité des matières mais mon mari s’occupait des maths ».

© Libreshot

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des enfants en âge d'obligation scolaire suivent l'instruction en famille en 2014-2015

En 2014-2015, environ 10 000 enfants suivent l'instruction en famille.

Pourtant, malgré l’impression que tout fonctionne, les premiers incidents arrivent lors de l’enquête sociale. Lors de la visite des membres de l’administration, le compagnon de Karima, dont les propos sont très tranchants, ne s’entend pas avec l’assistante sociale. Des tensions apparaissent et un rapport est rédigé. Un rapport qui touche alors beaucoup Karima : « Mon mari était considéré comme un gourou, mon fils comme une pauvre victime qui n’accéderait pas à la sociabilisation, et moi comme une pauvre femme qui était sous la coupe de mon mari. Moi aussi, ils voulaient me sauver dans l’histoire [rires] ». Les principaux reproches effectués dans ce rapport : l’enseignement de la philosophie et de l’astronomie qui ne sont pas adaptés à l’âge du garçon. « Ils étaient restés sur leur programme éducatif et ils voulaient qu’on le colle à notre situation. »

Finalement, les parents reçoivent une mise en demeure de remettre leur enfant à l’école. Malgré quelques tentatives de tricheries administratives, ils sont obligés de réinscrire leur enfant au collège. Un retour à l’école qui ne se passe pas bien pour l’enfant. Il s’auto-exclut, s’installe au fond de la classe et juge les professeurs. Commencent alors les convocations et même un conseil de discipline.

Un deuxième essai fructueux

Pour leur deuxième fils, les deux Stéphanois ne s’y prennent pas de la même manière pour le déscolariser. Il suit également les classes de primaire dans une école conventionnelle mais il y est très turbulent. Karima décide alors d’utiliser l’argument de la phobie scolaire. Après plusieurs rendez-vous chez des psychologues qui ne confirment pas totalement la pathologie,  elle fait une demande d’instruction à la maison pour suivre le programme de l’Education Nationale, avec l’idée de ne pas l’utiliser.

« Nous avons dit que notre enfant ne pouvait pas aller à l’école. Au début, cela n’a pas fonctionné parce que nous n’avions pas de certificat. Du coup, je leur ai dit que s’il se passait quelque chose à l’école, l’Education Nationale en prenait la responsabilité ». Et finalement, Karima a l’autorisation de déscolariser son fils.

En choisissant l’option avec le programme de l’Education nationale, les contrôles sont plus rares, tant que les enfants renvoient les devoirs demandés. Pour l’enquête sociale, cette fois, cela se passe bien.  Plus aucune autre demande d’enquête n’a lieu et Karima « pousse même la négligence à ne plus rien renvoyer ».

Il faut être quelqu’un de très fort psychologiquement pour réussir à se passer de l’école et il faut également avoir un monde à soi assez puissant pour pouvoir le transmettre à son enfant 

Karima,

maman de deux enfants instruits à la maison

La mère continue donc d’enseigner à son fils en fonction de ce qu’il se passe dans leur vie et des opportunités qu’ils rencontrent. Le deuxième enfant se tourne alors très tôt vers des matières de l’artisanat et le couple demande à des proches d’intervenir afin de l’emmener avec eux sur le terrain.

« Si c’était à refaire, je le referais différemment »

« Si c’était à refaire, je le referais mais pas de la même manière. » Tout d’abord Karima s’arrangerait pour avoir plus de moyens financiers, pour engager quelques personnes pour certaines matières. « Il faut être quelqu’un de très fort psychologiquement pour réussir à se passer de l’école et il faut également avoir un monde à soi assez puissant pour pouvoir le transmettre à son enfant ». Obtenir du soutien de la part d’autres personnes aurait pu aider à ouvrir le champ des possibles pour ses enfants.

Autre point qu’elle aimerait modifier, acheter une maison hors de la ville. Il est très compliqué d’être antisystème au cœur du système. « A un moment donné, on est tout le temps en incohérence. On reste borderline, ce qui n’est pas bon, puisque notre enfant l’intègre ». Ce qu’elle regrette, c’est que son enfant soit dans une position où il est dans le système, tout en n’y étant pas.

De plus, la rescolarisation de son premier enfant a été très conflictuelle. Les « professeurs savaient qu’il avait été déscolarisé, ils étaient sur la défensive ». Elle les a trouvés très infantilisants, même avec les parents et ne s’est jamais sentie respectée. Un rapport de force s’est alors engagé avec  les professeurs.

« C’était un rapport de force inutile, je me le dis aujourd’hui avec le recul. C’était vraiment bête. On s’est également rendu compte qu’on a peut-être eu un discours excessif parce que l’on a trouvé que  nos enfants étaient arrogants avec les adultes ce que nous ne voulions pas. Ils avaient un peu trop absorbé notre discours, nous n’avions pas dosé ni géré l’impact ».

Quand le couple a voulu revaloriser l’enseignement, cela s’est avéré beaucoup plus difficile que prévu. Le mari de Karima a même accroché ses diplômes sur la porte d’entrée, afin que les enfants voient que l’école, bien qu’imparfaite, conserve quand même un intérêt. Mais il était sans doute trop tard …

Aujourd’hui, ses enfants sont tous les deux leurs propres patrons. L’un voyage beaucoup, il veut découvrir d’autres cultures. L’autre est marié et père de famille. Tous les deux ne souhaitent pas, dans le futur, inscrire leurs enfants dans une école conventionnelle.

Lucie Lespinasse

*Le prénom a été changé, à la demande de la personne

© Annie Spratt (Unsplash)

Les enquêtes sociales

Tous les deux ans, la mairie de la ville dans laquelle les enfants habitent réalise une enquête sociale, « uniquement aux fins d’établir quelles sont les raisons alléguées par les personnes responsables et s’il est donné aux enfants une instruction dans la mesure compatible avec leur état de santé et les conditions de vie de la famille », d’après la Circulaire du 14 avril 2017 relative à l’obligation scolaire et notamment l’instruction en famille.