Il fallait subir en silence et vous courber en signe de soumission.

Je n’avais même pas 13 ans que les leaders décidèrent que l’école était finie pour moi.

Au 47 rue Riquet à Toulouse, la boulangerie Au coeur du grain. A première vue, la boutique qui se revendique de l’agriculture biologique est d’une banalité criante. Sur la devanture, des panneaux en bois indiquent que l’endroit fait également office d’épicerie et de salon de thé. Les gérants ont installé une terrasse. Nous sommes au mois de septembre. C’est l’été indien à Toulouse. Le soleil darde ses rayons sur les parasols verts de la boulangerie. 

Mais contrairement à ce que pourrait laisser penser cette devanture classique, la boulangerie a déjà fait couler beaucoup d’encre et continue de faire les choux gras de la presse locale. Si elle fait autant parler d’elle, c’est par ce qu’elle appartient au mouvement sectaire Les Douze Tribus ou Tabitha’s place. 

Nous avons rencontré Israel et Myriam, doyens de ce mouvement en France. Comme les autres membres de la communauté, ils résident au coeur du Béarn dans un château au sein du village de Sus. Ils décrivent leur résidence comme une « cité-refuge… mais sans remparts. »  Là-bas, ils déclarent vivre comme une grande famille « Nous vivons et travaillons ensemble. Nous mettons tout en commun ; notre argent, notre énergie, nos savoirs-faire. »

Images tournées par Charlotte Formhals et Marine Clerc

A contre-courant

Concernant l’éducation de leurs enfants, les membres du mouvement rejettent l’école de la République et n’en font pas mystère. Selon eux, elle est à l’image de la société : oppressante. « A l’école, ma femme a appris à se défendre et moi, j’ai appris à pousser. »

Tous deux veulent mieux pour leurs enfants. « Il y a plus à apprendre que de l’académique. Ce qu’on veut c’est qu’ils apprennent à prendre leur vie en main, à être responsable de leurs actes, de leurs choix, de leurs décisions. » Au sein de la communauté, les enfants apprennent à lire et à écrire mais l’accent est mis sur d’autres apprentissages. Loin de se conformer au programme établi par le ministère de l’Education, ils apprennent à cultiver la terre, à cuisiner, coudre, construire, prendre soin des animaux et du jardin, chanter, danser et jouer de la musique. 

 

Le « lodge » à Sus (64) : endroit où se rassemble tous les habitants pour leurs repas, leurs réunions et leurs célébrations © Google Maps 2018

19 février : saisine du juge des enfants de Pau sur la situation de 67 enfants. Des mesures d'observation ont été ordonnées à l'égard de 52 d'entre eux. Ces mesures concernaient 16 familles.

S’ils se défendent d’être rattachés aux Amish (une communauté religieuse présente surtout en Amérique du Nord), ils reconnaissent adopter un mode de vie très similaire. Une vie simple, à l’écart de la société moderne. La première règle amish est : « Tu ne te conformeras point à ce monde qui t’entoure ».

Tout cela, les membres des Douze Tribus le font pour satisfaire la volonté de leur « maître Yahshua (Jésus en hébreu) ». Selon eux, ce Dieu « a un plan pour l’humanité mais il n’a pas créé des robots ». Myriam rajoute : 

Il faut apprendre aux enfants à faire leurs propres choix, sinon c’est la société qui choisit pour eux. (…) Nous voulons être déprogrammés de cette programmation.

Myriam, membre des Douze Tribus

Si la promesse peut en séduire certains, il convient néanmoins de s’interroger sur la qualité des enseignements reçus. Ainsi, Myriam indique qu’au sein de la communauté, elle enseigne notamment les mathématiques et le français. Pourtant, en discutant, on se rend vite compte que cette femme d’origine allemande est loin de parler un français parfait. Qu’en est-il alors des contrôles de l’Etat ? Le couple assure qu’ils sont contrôlés chaque année. 

Une instruction en famille suspecte

Des contrôles qui ne sont visiblement pas suffisants pour dissoudre ce mouvement. Pourtant, différents travaux liés à la protection de l’enfance, également confirmés par des témoignages, permettent de comprendre qu’il s’agit d’un mouvement sectaire international fermé, qui favorise l’isolement des enfants. C’est notamment le cas de la Miviludes, ou Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires. Celle-ci explique que le « faisceau d’indices des risques de dérives sectaires susceptibles de porter atteinte aux mineurs »  – présent dans son Guide sur la protection des mineurs des dérives sectaires – concerne les Douze Tribus. Isolement et désocialisation, atteintes physiques, régime alimentaire carencé, rupture du suivi thérapeutique et privation de soins conventionnels, déscolarisation, changement important du comportement de l’enfant, embrigadement, discours stéréotypé ou absence d’expression autonome… Beaucoup d’indices à risque, dont un, qui retient particulièrement l’attention : la déscolarisation. 

Car lorsqu’il y a déscolarisation des écoles conventionnelles, les enfants doivent être instruits par d’autres moyens leur permettant d’acquérir l’ensemble des connaissances et des compétences du socle commun, définies par l’éducation nationale. « Le droit de l’enfant à l’instruction a pour objet de lui garantir, d’une part, l’acquisition des instruments fondamentaux du savoir, des connaissances de base, des éléments de la culture générale et, selon les choix, de la formation professionnelle et technique et, d’autre part, l’éducation lui permettant de développer sa personnalité, son sens moral et son esprit critique d’élever son niveau de formation initiale et continue, de s’insérer dans la vie sociale et professionnelle, de partager les valeurs de la République et d’exercer sa citoyenneté. » (article L. 131-1-1 du Code de l’éducation). Or, ces objectifs ne semblent pas remplis au sein de la communauté. 

Un socle commun d’exigences non respecté, une éducation stricte et encadrée 

Le contexte éducatif de Tabitha’s place est effectivement remis en cause par Lorraine Derocher (sociologue et chercheuse au CREF), dans son ouvrage de référence Intervenir auprès de sectes religieuses en protection de la jeunesse

Elle décrit une secte « extramondaine », « à l’abri du monde », qui est physiquement et géographiquement isolée « en sus de la rupture idéologique et psychologique avec la société ». Dans son fonctionnement, la communauté se rapproche des questions que se pose la Miviludes concernant les risques sectaires dans le domaine éducatif. 

Indices relatifs au contexte éducatif au sein de la famille (Miviludes, Guide sur la protection des mineurs des dérives sectaires, p.36)

☞ L’enfant est-il isolé du monde extérieur ? A-t-il accès à des éléments de culture et d’informations?

☞ L’enseignement délivré au sein de la famille implique-t-il une conception du monde excluant les découvertes scientifiques majeures ?

☞ L’enfant est-il dissuadé de poser des questions et d’exprimer des points de vue divergents de ceux inculqués par ses parents ? Répète-t-il un discours tout fait, de manière quasi automatique ?

☞ L’enseignement délivré à l’enfant peut-il constituer un obstacle à la poursuite d’études longues ?

☞ L’enfant reçoit-il une instruction au sein d’une «école de fait» regroupant en un même lieu des enfants de plusieurs familles officiellement instruits à domicile ?

 

En mars : dix-neuf membres de la communauté de Sus ont été condamnés - en appel - à six mois d’emprisonnement avec sursis et 300 euros d’amende pour soustractions aux obligations légales des parents, à savoir refus de scolarisation et de vaccination.

En mars : le Procureur de la République de Pau a ouvert une information judiciaire pour « faits d’abus de vulnérabilité dans le cadre d’un mouvement à caractère sectaire, des faits de violences sur mineurs concernant les conditions d’éducation et des faits de travail dissimulé ».

Difficile de trouver des réponses rassurantes à ces questions (tableau ci-dessus). Déclarés comme instruis à domicile, les enfants ne sont pas autorisés à aller dans « une école dont les enseignants ne sont pas membres du mouvement ». Quand ils ne reçoivent pas d’enseignement, ils travaillent avec leur parents. Interdits, les jouets ne font pas partie de leur quotidien – bien que les responsables soutiennent l’inverse  -, tout comme « l’utilisation des médias – télévisions, journaux, internet…- ». Les adultes contrôlent le courrier et leurs sorties. La représentation du monde qui leur est transmise est diabolisée. Sans parler des doutes sur les réelles compétences des adultes de la communauté à enseigner les matières fondamentales. 

Quant aux punitions lorsqu’il y a faute, ils assurent les pardonner immédiatement s’ils se confessent. Mais la réalité est toute autre. Les enfants sont « régulièrement frappés à l’aide d’une baguette en osier ou d’une règle », par n’importe quel adulte vivant dans le château béarnais selon la Miviludes. Un mode de fonctionnement qui s’appuie sur le verset suivant de la Bible : « la folie est liée au coeur des enfants ; le bâton qui les châtie les en éloignera ». (BulleS, 4e trimestre 1991)

Au-delà des procédures judiciaires, des témoignages surtout ont permis d’établir ce qu’il se passait réellement au sein de la communauté. L’Union nationale des associations de défense des familles et de l’individu victimes de sectes (UNADFI) a publié en 2015 celui d’un jeune Français qui a grandi, de ses 3 ans à ses 16 ans, au sein de la communauté australienne du mouvement. Ses propos en disent long. 

Les cours durent de 8 heures à 16 heures. Le matin j’avais anglais, mathématiques, religion et éducation physique. J’avais un livre par matière, chacun fabriqué par la communauté. Ma première « enseignante » […] amusante et agréable […] trouvait toujours une raison pour me punir. J’étais alors envoyé au bureau, une petite pièce, où j’étais battu par différents adultes, de 3 à 8 fois par jour. Le record a été 15 fois en une journée. Il s’agissait d’une punition sévère et furieuse, il fallait subir en silence et vous courber en signe de soumission.  

Je n’avais même pas 13 ans que les leaders décidèrent que l’école était finie pour moi. J’ai commencé à travailler. J’ai fait différents jobs : boulanger de 13 à 14 ans. Je travaillais de 5 heures du matin à 11 heures du soir et ne dormais que 5 heures par jour, j’étais constamment épuisé. […] Evidemment je n’étais jamais payé. Ouvrier dans la démolition, entre 14 et 15 ans, plombier à 15 ans. Ouvrier forestier, à l’âge de 16 ans. Naturellement, je ne suis jamais retourné à l’école pendant ces périodes de travail.

Isaïe, ancien membre des Douze Tribus

L’éducation reçue par les enfants évoluant dans ce mouvement, concernant autant les enseignements reçus que les méthodes éducatives utilisées, est inquiétante. Pourtant, toute intervention reste délicate. Pour diverses raisons, dont probablement le caractère international de cette dérive sectaire et l’absence de preuves constatées récemment, la dissolution n’est pas encore considérée comme la solution en terme de protection des enfants. 

Charlotte Formhals et Marine Clerc