Sous inspection de l’Education Nationale

© Tom Binet

Dérives pédagogiques et sectaires, atteintes aux valeurs de la République et au développement psychologique de l’enfant… Certaines écoles privées hors contrat dissimulent leurs pratiques derrière des labels. Avec la loi Gatel de mai 2018, l’inspection s’est durcie.

Montessori, Steiner, Freinet… ces termes se glissent progressivement dans les conversations quotidiennes. Avant d’inscrire leurs enfants dans ces écoles dites « alternatives » et très en vogue, la majorité des parents se renseignent. La quasi-totalité des écoles Montessori et Freinet et la totalité des écoles Steiner sont des écoles privées « hors contrat », c’est-à-dire totalement indépendantes. L’absence de contrat passé avec l’Education Nationale rend ces établissements scolaires libres d’enseigner le programme et la pédagogie qu’ils souhaitent. Mais ils n’échappent pas au contrôle mené par les services de l’Education Nationale. Depuis l’entrée en vigueur de la loi Gatel le 31 mai 2018, tout établissement hors contrat qui ouvre après cette date doit être contrôlé durant sa première année d’exercice et avant la fin de sa cinquième année. Les équipes d’inspecteurs de ce type d’écoles vérifient l’enseignement du socle commun de connaissances, de compétences et de culture. Ils suivent une formation différente de celle d’une école traditionnelle. Notamment pour s’assurer de l’absence de dérive sectaire, d’atteinte aux valeurs de la République et à l’équilibre psychologique et social de l’enfant.

Les dérives sectaires, les formes de radicalisation religieuse ou politique méritent une attention particulière pour éviter quelque chose de l’ordre de l’embrigadement, de la pression mentale ou psychologique.

Philippe Guizard, inspecteur d’académie régional, et référent académique de Montpellier pour le contrôle des établissements hors contrat

Toute forme d’encadrement des enfants et tout type de propos tenus par les professeurs sont passés au peigne fin. Un contrôle très exigeant, mais qui se fait « sans à priori et selon un principe d’éthique », ajoute-t-il. Si l’un des critères dictés par la loi n’est pas respecté par une école, celle-ci peut être « mise en demeure » de modifier ces dysfonctionnements. L’apologie de régimes anti-républicains, l’organisation d’activités de méditation et de détente corporelle sont pratiquées par certaines écoles, bien que proscrites par les inspecteurs.

© Sharon McCutcheon

Derrière les labels

En France, toute école hors contrat peut ouvrir sous le label Montessori, Freinet ou Steiner-Waldorf. Cette étiquette offre une image rassurante et qui séduit de plus en plus de familles. Les équipes d’inspection restent pour autant très attentives aux pratiques et méthodes d’enseignement utilisées. « Les établissements scolaires qui pourraient faire l’objet d’une dérive sectaire ne le renseignent pas publiquement, donc ils se parent de tas de vertus et d’appellations qui servent à camoufler ces dérives. » La reconnaissance d’une école alternative par des instituts ou associations, comme l’Association Montessori de France (AMF), rassure les familles. Pour Patricia Spinelli, directrice de l’Institut Supérieur Maria Montessori (ISMM), il faut être vigilant : « On recense une centaine d’établissements scolaires qui adhèrent à l’AMF. Mais plus de 300 se revendiquent Montessori ».

Certaines fondations veillent même à la promotion d’ « une instruction de qualité » assurée par des écoles indépendantes. La Fondation pour l’école en subventionne 300 sur 1500 recensées en France. Elles doivent répondre à plusieurs conditions : un but non lucratif, le respect de la charte des écoles et celle de protection des mineurs (élaborées par la Fondation). Pour garantir leur amélioration, la Fondation pour l’école leur propose d’acquérir sur deux ans « le label de Qualité ». Selon Diane Roy, responsable de la communication de la Fondation pour l’école, cette appellation « ne garantit pas uniquement les résultats des élèves mais aussi la qualité et le suivi des cours, les relations parents-direction et la gestion administrative et financière ». D’autres pédagogies alternatives, comme Freinet, refusent de s’afficher en label.

établissements scolaires se revendiquent Montessori en France, dont une centaine adhèrent à l'AMF

Il n’y a pas d’écoles estampillées Freinet mais plutôt un certain nombre de professeurs militants de la pédagogie Freinet qui enseignent dans les écoles publiques et privées hors contrat.

Catherine Chabrun, chargée de mission droits de l’enfant au sein de l’Institut Coopératif de l'Ecole Moderne - Pédagogie Freinet (ICEM)

Rémi Bonasio, enseignant chercheur en sciences de l’éducation à l’Université Toulouse Jean Jaurès, évoque, lui, certains problèmes de sécurité et défauts de formation qui peuvent constituer des dérives. Certains parents sont même déçus de l’offre qui leur est proposée.

Des professeurs « sous-qualifiés » ?

Comment s’assurer des compétences et de la formation des professeurs des écoles alternatives ? Dans l’ancienne loi valable jusqu’en avril 2018, pour enseigner dans les établissements hors contrat qui ont ouvert avant cette date-là, il suffisait d’avoir le Bac et d’être agé de 21 ans. Aucun quota ni diplôme de l’enseignement supérieur n’était exigé par ces écoles. « On ouvre plus facilement une école en France qu’un restaurant ou un bar », avait lancé Najat Vallaud-Belkacem, à l’époque ministre de l’Education. Pour Patricia Spinelli, la Loi Gatel est « un grand frein à toutes ces écoles non-qualifiées qui ouvrent ». Cette loi exige que les enseignants dans les écoles privées hors contrat aient validé au moins deux années d’études après le Bac. Il reste que la majorité des instituts de pédagogies forment eux-mêmes leurs professeurs.

A l’Ecole pleine nature à Moulis (Ariège), future « Forest school »,  la directrice Claire Gaillardou certifie que la Loi Gatel est respectée. « Les membres encadrants sont titulaires d’un BAC+2 et quelques uns sont d’anciens enseignants de l’Education nationale ». Certaines activités sont pourtant parfois assurées par des parents intervenant bénévolement sur un sujet de leur choix. C’est le cas de Louise, membre de l’équipe d’encadrement, qui s’occupe de l’apprentissage de l’anglais et du « club cuisine ». « L’école Pleine nature est inspectée comme toute école privée hors contrat », assure Claire Gaillardou. La limite entre liberté d’enseignement et dérives possibles est un enjeu encore sensible. Si la loi sur le contrôle des écoles privées hors contrat s’est durcie depuis mai dernier, encore beaucoup d’écoles jouent les mauvais élèves.

Pauline Ducousso