Vaincre la phobie scolaire

Le phénomène de phobie scolaire touche de plus en plus d’enfants. Mais ce symptôme, qui entraîne souvent leur déscolarisation, reste mal connu. Des associations comme Cours Singulier ont été créées pour leur venir en aide.

A Libourne, en Gironde, l’association Cours singulier a ouvert sa quatrième structure en novembre 2018.  Ici, les enfants victimes de décrochage ou de phobie scolaire peuvent suivre les cours à leur rythme. L’objectif est de leur redonner confiance en eux et les aider à gérer leur stress.

 

Association reconnue d’utilité générale par l’Etat et créée en 2016, Cours Singulier possède déjà trois antennes en France : à Paris, au Pecq (Yvelines) et à Strasbourg. Dans chacune d’elles, environ 80 enfants suivent des cours adaptés à leur niveau et leur rythme. Ils ont tous été déscolarisés et suivent les cours du Cned,  la plupart étant victime de phobie scolaire ou de décrochage. Pour leur redonner confiance, ils sont en petit groupe et les professeurs veillent à un suivi personnalisé.

Florent*, 18 ans, a été le premier à s’inscrire au Cours Singulier de Libourne. En classe de 1ère Littéraire, il était déscolarisé depuis la classe de 5ème. Il a essayé à quelques reprises de reprendre le chemin du collège, sans succès. Lorsqu’il a entendu parler de l’ouverture du Cours Singulier près de chez lui, il y a vu l’opportunité de reprendre les cours, mais pas dans un lycée « classique ». « Il n’y avait pas de futur sans ça », affirme celui qui avoue adorer la psychologie. Mais avant de penser à la poursuite d’études, le jeune homme se focalise sur le bac. Souffrant d’anxiété et de dépression, Florent est sous traitements médicamenteux. Il déplore le manque de soin et de suivi par un psychiatre pour adapter son traitement et l’aider à s’organiser dans ses études.

* Le prénom a été modifié

© Kyo Azuma

La phobie c’est le déplacement d’une peur de quelque chose sur une autre chose.

Nicole Catheline

La phobie scolaire est un phénomène en nette augmentation.  Mais ce phénomène est difficilement quantifiable et l’appellation même de phobie scolaire fait débat. Nicole Catheline (photo ci-contre), pédopsychiatre à Poitiers, est spécialiste des troubles de la scolarité chez l’enfant et l’adolescent.

Qu’est-ce que la phobie scolaire ? Est-ce une maladie reconnue ?

La phobie scolaire n’est pas reconnue comme une maladie. Pour nous les psychiatres, ça reste un symptôme, c’est l’expression d’une difficulté, d’un mal être et une tentative d’y trouver réponse. Donc quelqu’un qui se sent mal, il a une phobie scolaire, il ne va plus à l’école et a le sentiment que son problème est réglé. Ce n’est pas un syndrome, ce qui voudrait dire que c’est une maladie. Je mets ça en lien parce que certaines associations de parents souhaiteraient que cela soit considéré comme une maladie voire même un handicap.

Le problème, c’est que personne ne met la même chose sous le même mot. Actuellement, il y a un glissement qui s’est opéré : on considère que phobie, ça veut dire peur de l’école. C’est faux. La phobie, c’est le déplacement d’une peur de quelque chose sur une autre chose. Maintenant, ce mot phobie est passé dans le langage courant et on ne retient que la peur et on pense que les gens refusent d’aller à l’école. Mais ils peuvent refuser d’aller à l’école pour différentes raisons.

Quels sont les facteurs ?

Il y a des choses extrêmement différentes. Il y a des histoires très névrotiques qui tiennent vraiment à l’histoire de l’individu en tant que tel et sa manière de vivre les choses. Il y a des gens extrêmement angoissés qui ont beaucoup de mal à accepter les différentes étapes de leur développement. L’école leur sert de prétexte mais en fait ça recouvre d’autres inquiétudes.

A côté de ça, il y a des enfants qui ont une réaction saine face à une situation folle. Ils ne sont pas les bienvenus à l’école soit parce qu’ils sont harcelés soit parce qu’ils ne sont pas au niveau soit parce qu’ils sont précoces et ils s’ennuient. A la limite, l’école les fait tellement souffrir qu’ils refusent d’y aller. Après, ça peut être des enfants qui ne voient pas l’intérêt d’aller à l’école car dans la culture familiale l’école est quelque chose qui ne fonctionne pas.

Comment se manifeste la phobie scolaire ?

Dans la description clinique, il est décrit une attaque de panique, c’est à dire une peur irraisonnée avec un sentiment de mort imminente, des palpitations, des maux de ventre, des maux de tête, une envie de vomir, etc. L’enfant ne sait absolument pas pourquoi il a ça donc il essaie de trouver des rationalisations qui sont secondaires. Il va par exemple penser que c’est pour un contrôle alors que ça arrive aussi les jours où il n’a pas de contrôle. Si on essaie de contraindre l’enfant à y aller, il est pris d’une angoisse folle au point qu’il y a des enfants qui descendent de la voiture en marche ou qui menacent de sauter par la fenêtre ou de se tuer. Ils promettent qu’ils iront le lendemain, les parents acceptent et chaque jour c’est la même chose. Le propre de la phobie et de l’angoisse est un mécanisme de protection psychique, donc l’enfant ne sait pas ce qui lui arrive.

Selon les études, 1 à 5 % des enfants scolarisés dans les pays occidentaux souffrent de phobie scolaire.

Les grandes périodes d’adaptations sont des moments privilégiés pour le déclenchement.

Nicole Catheline

Y a-t-il un âge particulier où les enfants sont plus touchés ?

Les grandes périodes d’adaptation sont des moments privilégiés pour le déclenchement. C’est par exemple l’entrée au collège, la puberté, l’entrée au lycée. Il y a un premier pic à 11 ans avec l’entrée au collège. Il y a, à ce moment là, énormément d’angoisses de séparation. C’est surreprésenté. Et ensuite, à 14-15 ans, avec l’entrée au lycée et c’est toute la période pubertaire, la période des choix et des premiers amours.

Le nombre d’enfants touchés par la phobie scolaire a-t-il augmenté ces dernières années ?

C’est en augmentation incroyable depuis les années 2000 et il y a une explosion dans les années 2010. C’est le moment où la pression scolaire est de plus en plus importante. On sait bien que le diplôme protège. On comprend que les parents aient envie de ce diplôme pour leurs enfants. On comprend aussi que l’école n’ait pas envie de se charger de cela. Il n’y a pas que les psychiatres, il y a des problèmes d’ordres scolaires.

Comment les écoles peuvent-elles agir pour lutter contre ce problème ?

Toutes les autres raisons viennent de l’école qui n’a pas repéré ces enfants. Il y a beaucoup de proviseurs de lycée qui incitent les parents à inscrire leurs enfants au Cned et à ce qu’ils sortent de l’établissement scolaire le plus vite possible. C’est le cas dans les établissements un peu élitistes qui ne souhaitent absolument pas qu’on dise qu’il y a de la phobie scolaire ou du harcèlement.

Les médecins scolaires devraient être en première ligne. Ils devraient être plus nombreux, leur statut devrait être largement reconnu et encouragé. Ils devraient faire des emplois du temps allégés devant des enfants qui commencent à être en difficulté et devraient faire le lien entre la famille et l’école. Il manque cette cheville ouvrière.

Et puis, de l’autre côté ce qu’il manque, c’est qu’on puisse recevoir en urgence les enfants qui ont ce genre de trouble. Le délais d’attente peut être de 6 à 18 mois sauf que la phobie scolaire c’est une urgence, il faut recevoir l’enfant dans le mois. Il y a un haut risque de chronicisation une fois l’enfant déscolarisé et une situation de stabilité retrouvée au sein de la famille. Il faudrait que les services de pédopsychiatrie soient plus réactifs à ce niveau-là.

Combien de temps dure une thérapie ? Quels sont les facteurs de réussite ?

Quand une situation de phobie scolaire est traitée, il faut compter 2 à 3 ans pour que tout soit rentré dans l’ordre. Après, le retour à l’école peut se faire au bout de 3 à 4 mois mais il ne veut pas dire grand chose. Nous tentons à les remettre à l’école le plus vite possible à temps partiel. Car plus un enfant reste éloigné de l’école moins il a de chance d’y retourner. Parfois nous n’arrivons pas à les y remettre. Parce que la pathologie est un peu plus sévère ou parce qu’on n’arrive pas à mobiliser les parents. Quand on arrive à travailler avec la famille, on arrive à les remettre à l’école. Les situations pour lesquelles nous avons enregistré une meilleure progression, c’est lorsqu’on a pu travailler avec les parents et l’école.

Elisa Rullaud et Charlotte Formhals

Les médecins scolaires devraient être en première ligne. Ils devraient être plus nombreux.

Nicole Catheline